Un gène de brodeuse

Maman avait appris la broderie durant son séjour de deux ou trois ans chez marraine-tante à Strasbourg. Entre deux cours de broderies dans l’atelier de Madame Stupfel, rue du Bain-aux-Plantes dans le quartier de la Petite France, elle donnait un coup de main à sa tante Berthe, qui venait de perdre son mari et faisait de menus travaux chez un restaurateur de la place. D’où lui venait donc son goût et son adresse pour la broderie ? Peut-être avait-elle cela dans les gènes ? Dans quelques années mes recherches généalogiques me donneraient une réponse plausible. 

Après son mariage, maman a fait l’acquisition d’une machine à coudre et à broder qui lui permettait d’arrondir ses fins de mois difficiles de femme d’un petit exploitant agricole. Je passais de longues heures à côté d’elle quand elle décorait d’initiales fantaisie le beau linge des amies de la famille. Je me souviens qu’elle avait mis dans mon trousseau de l’internat de beaux mouchoirs brodés de mes initiales, qui faisaient ma fierté devant les camarades. C’était une époque où les mouchoirs jetables n’existaient pas encore. Il ne fallait surtout pas oublier, particulièrement dans les saisons humides et froides, d’avoir dans ses poches un ou plusieurs petits mouchoirs, pour se débarrasser de ces inesthétiques roupies de sansonnet ou pour éternuer discrètement.

Mes broderies favorites étaient les décorations en couleur des nappes de table, où je voyais apparaître sous les gestes habiles de maman toutes les variétés de fleurs des champs, d’oiseaux ou de papillons. Elle avait une machine à pédalier, qui laissait donc ses deux mains libres pour guider le tambour dans lequel était coincée la partie du tissu à décorer, qu’elle déplaçait en petits gestes rapides et précis, ponctués par la musique incessante des tic-tac en prestissimo de l’aiguille qui monte et descend et remonte et redescend, entraînant dans sa course les fils DMC colorés en attrapant au passage le fil caché dans la navette.

D’où venait maman ? De Haguenau, ville moyenne située juste au sud de la forêt éponyme. Réponse suffisante jusqu’au jour où nous apprenions que les parents de maman n’étaient plus à Haguenau. Sa maman, notre grand-mère, était à Paris ; son papa ? — il n’est plus là. D’où mes recherches, et mes trouvailles. Notre grand-mère, Joséphine, était née à Fribourg en Moselle, d’une mère venant de Berthelming, pas loin de Fribourg, et d’un père élevé à Fribourg par ses grand-parents maternels, les Jennevin.

Joseph Mayeur avait épousé Marie-Sophie Jennevin à Paris en 1862. Ils ont donné naissance à Louis-Joseph le 24 mars 1871 dans le 10e arrondissement. Le jeune Louis-Joseph perdit sa mère en 1877 et son père en 1885, et il passa le reste de sa jeunesse à Fribourg, pays de ses parents, où il avait trouvé un job de journalier chez les paysans du coin. Il s’est marié à Berthelming en 1895 avec Madeleine Materne, leurs trois premiers enfants sont nés à Fribourg, et en 1900 Louis-Joseph a obtenu un poste de gardien de caserne à Haguenau, ville d’une importante garnison.

On peut lire sur l’acte de naissance de Louis-Joseph (archives de Paris, naissances, 10e arr., 24/03/1871.V4E 3609) : « l’an mil huit cent soixante onze le vingt-quatre mars à onze heur du soir, rue du Tirage 29 est né Louis Joseph du sexe masculin, au domicile de ses père et mère Joseph Mayeur trente-neuf ans journalier et Marie Sophie Jennevin son épouse trente-trois ans brodeuse l’enfant a été présenté et déclaré par son père en présence de …. (témoins) ». Son arrière-petite-fille Madeleine née le 13 octobre 1921 à Haguenau apprendra, elle aussi, la broderie dans la petite boutique de Madame Stupfel, de 1935 à 1938, près de cent ans après la naissance de Marie-Sophie ! C’était donc dans les gènes !

Mystères généalogiques

Ma grand-mère paternelle Gretel m’a connu, je ne l’ai pas connue, puisqu’elle a quitté ce monde six mois après mon arrivée. On m’a tellement parlé d’elle, c’est comme si je l’avais connue.

Mais, à part Grétel, n’avais-je pas, comme tout le monde, une deuxième grand-mère ? C’était bien là l’intrigante question qui m’a obsédé pendant plus d’un demi-siècle. Sans oublier les grands-pères, qui étaient deux, eux aussi. D’accord, ils étaient probablement tellement vieux que je n’ai pas pu les connaître. Et pourtant, l’un des deux, mais je ne le savais pas, vivait encore quand j’allais à la petite école, il ne me connaissait pas et ne m’a jamais connu, mais connaissait peut-être mon existence. Peut-être savait-il qu’il avait quatre petits-enfants, peut-être aurait-il aimé les connaître, mais quelle force secrète ou quelles mauvaises fées l’en ont-elles empêché ?

Petits, mon frère, mes sœurs et moi-même rêvions souvent d’avoir, comme quelques-uns de nos camarades de classe, des cousins ou des oncles ici ou en Amérique ou ailleurs. Nous entendions certes parler d’un mystérieux « oncle de Haguenau ». Notre tante Marie, dès que je savais écrire à peu près lisiblement, vers l’âge de sept ans, m’avait fait écrire une lettre à cet « oncle de Haguenau » dans les semaines où les écoliers d’aujourd’hui écrivent des lettres au Père Noël, lui demandant que j’aimerais comme cadeau de Noël un petit vélo. Noël était passé, et pas de petit vélo en vue. Le supposé oncle existait-il vraiment ? A-t-il reçu ma lettre ? Comme le chante Claude François à propos de son jouet extraordinaire, « je crois que je ne le saurai jamais ».

Reste que cette question des cousins et des oncles ne m’a jamais lâchée. A l’école, quand les camarades parlaient de leurs cousins ou cousines, quand ils me disaient « toi, tu n’as pas de cousin », je leur assurais que « si, bien sûr que j’ai des cousins, mais ils n’habitent pas ici ». En réalité, nous fréquentions très régulièrement des familles du village dont les mères étaient des cousines germaines de papa et de tata. L’une d’entre elles nous était très proche, au point que nous l’appelions « Phine Dannde » (tata Joséphine). Logiquement, son grand fils Oscar, qui avait presque vingt ans de plus que moi, était donc mon petit-cousin, plus précisément « cousin issu de germains » (en Amérique ils disent « second cousin »), chose qui me semblait impossible parce qu’il était « vieux » !

Je me souviens aussi, dans la cour de récréation, d’une discussion au sujet des grands-parents : « toi, tu n’as pas de grand-mère ! – Si ! j’en ai une, elle s’appelle Marie ! » C’était en fait Tata, la sœur de papa, et elle avait bien l’âge qu’aurait pu avoir l’une ou l’autre de mes grand-mères. Bref, au milieu de mes camarades de classe, je n’étais pas comme eux. Et pas seulement pour cause de cousins ou de grands-parents inexistants, mais aussi pour d’autres raisons qui tenaient à mon avenir de « curé » prévu par les grandes personnes.

Et l’autre grand-mère ? Elle s’appelait Joséphine, je ne me souviens pas que maman m’en avait parlé quand j’étais petit, mais elle parlait souvent de sa propre grand-mère de Haguenau, Madeleine Materne, veuve depuis 1915 de Louis-Joseph Mayeur, chez qui elle avait passé les douze premières années de sa vie. Après son certificat d’études primaires, elle est partie à Strasbourg chez sa tante Berthe, une autre fille de sa grand-mère, que maman nous avait appris à appeler « marraine-tante » parce qu’elle avait choisi Berthe pour être ma marraine, mais en 1947, deux ans après la fin de la guerre, le déplacement de Strasbourg à Niederlauterbach, sept myriamètres[1], tenait de l’expédition. Ce fut donc Alice, la fille de nos voisins, sœur de ce Martin qui devint mon modèle, qui me porta aux fonts baptismaux.

Je me souviens de marraine-tante, même si je ne l’ai vue que deux fois dans ma vie. La première fois j’étais trop petit pour avoir des souvenirs précis. Maman m’avait emmené à Strasbourg, je devais avoir entre deux et trois ans. Elle m’a montré la cathédrale, mais mon esprit était occupé par la fatigue de la promenade à pied dans les rues du centre-ville et des chaussures qui me faisaient mal. Par contre, les petits parcours en tram sont restés dans mon esprit : j’étais debout et je regardais par la fenêtre le paysage, les rues et les grandes maisons, qui tournaient comme dans un manège. Enfin, autre nouveauté que je ne verrais à Niederlauterbach que chez notre voisine Amama, la cuisinière à gaz, dont la petite flamme bleue sifflotait doucement en vacillant, et qu’il ne fallait surtout pas toucher.

La deuxième fois que j’ai vu marraine-tante, j’avais cinq ou six ans, elle est venue nous voir avec son beau-frère Nicolas. Son mari était décédé depuis longtemps, ils n’avaient pas eu le temps d’avoir des enfants. Ils ont séjourné chez nous quelques jours. C’est la dernière fois que je l’ai vue, elle est décédée en 1956 à l’âge de 53 ans. Maman a hérité de ses meubles, qu’un déménageur a transporté de Strasbourg jusque chez nous en 1957. Comme j’étais fier de pouvoir donner un coup de main pour les petits objets, et je me sentis grandir quand l’un des ouvriers déménageurs m’a appelé « jeune homme » ! Nous étions contents de remplacer nos vieux meubles de la campagne par de vrais meubles de ville. Et dans le déménagement il y avait aussi des livres joliment illustrés, et surtout, une boîte de jeux de société, dont le fameux « Mensch ärger dich nicht », dénomination locale du jeu de petits chevaux, qui nous occupera longtemps, en famille, pendant les longues soirées d’hiver ou les dimanches de grisaille.


[1] 70 kilomètres, lu dans un document de 1842

Ma grand-mère paternelle

Jeunes, nous écoutions avec plaisir nos anciens raconter leurs histoires et leurs souvenirs, parfois d’une oreille polie mais distraite. Il en reste néanmoins quelque chose, que j’essaie de raconter à mon tour, comme par exemple la vie de cette grand-mère, que les gens connaissaient comme « s’FrànzMichel’s Gretel » (la Marguerite de François-Michel). Voici donc son histoire :

S’Franz-Michel’s Gretel (1856-1947) : d’Moutt’r[1]

Laissons-la se raconter elle-même.

Je suis née le 14 mars 1856 à Niederlauterbach dans le Bas-Rhin. Mon père Frànz-Mich’l, Fàtt’r[2], était maçon ; il m’a donné le prénom de Marguerite, patronne de la paroisse, diminutif Grét’l. Toute ma vie je serai donc « s’FrànzMichel’s Gret’l ». Ma mère était l’une des quatre sœurs Weigel (ou Dräjer), Marie-Anne, fille de François-Jacques Weigel et Madeleine Baumann. Marie-Anne s’est mariée avec François-Michel Ries, maçon. Sa petite sœur Catherine, ma tante, s’est mariée à Wissembourg avec un gendarme dont elle a eu un fils qui est devenu le colonel Engelhard, le jeune cousin dont j’étais si fière, qui a survécu à la Grande Guerre, a été décoré de la Légion d’Honneur, et a fini ses jours en 1931 à Angoulême où son fils a fondé une papeterie.

J’avais quatorze ans quand les Prussiens ont envahi l’Alsace avec leurs chevaux et leurs canons. Ils sont venus attaquer l’Empire de Napoléon III, le « taureau gaulois[3] », pour se venger des exactions commises chez eux par son grand-père Bonaparte. Mais ils nous ont pillés, humiliés. Nous étions français, certes pas depuis toujours. Notre belle Alsace avait séduit, il y a deux cents ans, le fameux « Roi Soleil » : ‘’quel beau jardin’’, aurait-il dit en observant le paysage du haut d’un col vosgien.

Les français, séducteurs nés, ont réussi à séduire le cœur et l’esprit des alsaciens, après des soubresauts guerriers, la guerre de succession d’Espagne, la guerre de succession d’Autriche[4]. Plus tard, les alsaciens adhérèrent aux grandes idées de la Révolution, mais quelle déception sous la Terreur ! Ils ont néanmoins pardonné, et leurs enfants, en nombre, ont servi la France, tels Kléber et Kellermann, avec Bonaparte, puis d’autres sous la Restauration, et enfin sous l’Empire de Louis-Napoléon.

En 1872, le père de mon ami Paul, Jean Drey, avec tous ses enfants, a opté pour la nationalité française, c’est dire son attachement à la France. Ils sont malheureusement revenus rapidement au village, n’ayant trouvé aucune attache « dans l’Intérieur ». En 1886 je me suis mariée avec Paul, ce beau jeune homme costaud qui a appris le métier de Fàtt’r. Sa grande sœur Barbara, avait perdu son mari Georges peu de temps après la naissance de leur premier enfant, Casimir, qui n’avait que sept mois. Comment, en ce temps-là, élever seule un garçon ? Mon beau-frère Aloyse, célibataire, a secondé sa sœur et ensemble ils ont élevé le petit Casimir.

Ma petite belle-sœur Marguerite (comme moi !) s’est mariée quatre ans après moi avec un riche cultivateur du village, Pierre Müller. Tout ce petit monde se connaissait bien, habitant le haut du village : les Drey dans le Oberdorf, tout près de l’église, les Ries dans la Hintergasse, les Müller sur le Salmbacher Weg.

Ma première fille, Marie, n’a pas survécu plus de quelques heures après sa naissance. J’ai eu la grande joie d’avoir un garçon, Jean, puis un deuxième, Joseph, joies de mes parents et de mes beaux-parents. Marie-Anne et Casimir ont suivi, en 1896 et en 1900.

Nous habitions l’Unterdorf, à la sortie Est du village, une grande maison provenant de l’héritage de la maman de Paul. Dix ans plus tard nous avons racheté une maison de ma famille Ries, dans la Hintergasse, pour nous rapprocher de notre Oberdorf natal. Mon aîné Jean s’est alors lancé dans la création d’une véritable entreprise agricole, produisant céréales et produits laitiers. Moi-même je passais mes journées à filer du lin sur mon rouet.

Un beau jour, la catastrophe ! Notre voisin, Hàssler Unkel, l’avait annoncée, après l’apparition quelque temps plus tôt de la comète de Halley dans le ciel nocturne : « jetzt gabt’s bàll Krieg[5]. » Jean a dû abandonner sa ferme, qui commençait à prospérer, pour endosser l’uniforme prussien du 217e R.I. à Magdebourg et coiffer le casque à pointe. Joseph, greffier au tribunal de Lauterbourg, dut partir à son tour. Aucun des deux n’est revenu, ils ont péri dès 1915, Jean lors d’une bataille[6] contre les russes, enterré à Wierzchoslawice en Galicie, Joseph des suites d’une septicémie à la caserne de Köslin en Poméranie, d’où son corps a été rapatrié à Niederlauterbach.

Suite au chagrin, mon cher époux Paul a rendu l’âme deux ans plus tard. Je restais donc seule avec ma fille de 21 ans, Marie-Anne, et mon plus jeune fils Casimir, 17 ans, que nous venions d’envoyer faire des études à Ehl chez les Frères de la Doctrine Chrétienne. Il est rentré pour nous soutenir, ma fille et moi, dans les travaux des champs.

Deux ans plus tard Casimir fut convoqué au service militaire du côté de Nancy, ce fut pour moi une nouvelle épreuve, car il a failli y laisser sa vie après avoir contracté une méningite. A son retour dans la famille, je lui ai permis, en accord avec ma fille Marie, de repartir poursuivre ses études à Maretz chez les Frères Salésiens, où il n’est pas resté très longtemps, car il ne pouvait pas nous laisser seules à la ferme.

Nouvelle épreuve en 1939 : « les Prussiens reviennent », me suis-je exclamé quand la guerre a éclaté de nouveau. Casimir a été mobilisé dans l’armée française : « mon Dieu, faites qu’il revienne ! ». Marie et moi avons été embarquées dans un train à Lupstein pour être évacuées en Haute-Vienne, loin de la frontière allemande. Nous en sommes revenus après presque un an, un armistice ayant été signé par le Maréchal Pétain. Casimir, fait prisonnier par les allemands dans la poche de Dunkerque, est revenu chez nous un an plus tard, après un séjour dans une ferme de Bavière en tant que prisonnier de guerre, jusqu’à sa libération en tant qu’alsacien redevenu allemand. Son âge lui a permis d’éviter, provisoirement, la réincorporation dans la Wehrmacht.

En 1946 mon garçon s’est marié avec une toute jeune fille de la ville, que l’administration du Reich avait affectée comme Kindergärtnerin[7] à Niederlauterbach. Et, à ma grande joie, je suis enfin devenue grand-mère en 1947, et, tenant l’enfant dans mes bras, j’ai exprimé mes dernières volontés à mon entourage : « dites bien à ce garçon qu’il avait aussi une grand-mère. »

Marguerite Ries, 29 juillet 1947

Souvenirs transmis par Tata (Marie)


[1] De l’allemand « Mutter », la mère

[2] Prononciation locale de l’allemand Vater, père.

[3] Selon les termes de Bismarck

[4] Connue pour les exactions des Pandours dans la région

[5] Là, il y aura bientôt une guerre

[6] Bataille nocturne de Ostrov, voir annexes

[7] Responsable de Jardin d’enfants