Mystères généalogiques

Ma grand-mère paternelle Gretel m’a connu, je ne l’ai pas connue, puisqu’elle a quitté ce monde six mois après mon arrivée. On m’a tellement parlé d’elle, c’est comme si je l’avais connue.

Mais, à part Grétel, n’avais-je pas, comme tout le monde, une deuxième grand-mère ? C’était bien là l’intrigante question qui m’a obsédé pendant plus d’un demi-siècle. Sans oublier les grands-pères, qui étaient deux, eux aussi. D’accord, ils étaient probablement tellement vieux que je n’ai pas pu les connaître. Et pourtant, l’un des deux, mais je ne le savais pas, vivait encore quand j’allais à la petite école, il ne me connaissait pas et ne m’a jamais connu, mais connaissait peut-être mon existence. Peut-être savait-il qu’il avait quatre petits-enfants, peut-être aurait-il aimé les connaître, mais quelle force secrète ou quelles mauvaises fées l’en ont-elles empêché ?

Petits, mon frère, mes sœurs et moi-même rêvions souvent d’avoir, comme quelques-uns de nos camarades de classe, des cousins ou des oncles ici ou en Amérique ou ailleurs. Nous entendions certes parler d’un mystérieux « oncle de Haguenau ». Notre tante Marie, dès que je savais écrire à peu près lisiblement, vers l’âge de sept ans, m’avait fait écrire une lettre à cet « oncle de Haguenau » dans les semaines où les écoliers d’aujourd’hui écrivent des lettres au Père Noël, lui demandant que j’aimerais comme cadeau de Noël un petit vélo. Noël était passé, et pas de petit vélo en vue. Le supposé oncle existait-il vraiment ? A-t-il reçu ma lettre ? Comme le chante Claude François à propos de son jouet extraordinaire, « je crois que je ne le saurai jamais ».

Reste que cette question des cousins et des oncles ne m’a jamais lâchée. A l’école, quand les camarades parlaient de leurs cousins ou cousines, quand ils me disaient « toi, tu n’as pas de cousin », je leur assurais que « si, bien sûr que j’ai des cousins, mais ils n’habitent pas ici ». En réalité, nous fréquentions très régulièrement des familles du village dont les mères étaient des cousines germaines de papa et de tata. L’une d’entre elles nous était très proche, au point que nous l’appelions « Phine Dannde » (tata Joséphine). Logiquement, son grand fils Oscar, qui avait presque vingt ans de plus que moi, était donc mon petit-cousin, plus précisément « cousin issu de germains » (en Amérique ils disent « second cousin »), chose qui me semblait impossible parce qu’il était « vieux » !

Je me souviens aussi, dans la cour de récréation, d’une discussion au sujet des grands-parents : « toi, tu n’as pas de grand-mère ! – Si ! j’en ai une, elle s’appelle Marie ! » C’était en fait Tata, la sœur de papa, et elle avait bien l’âge qu’aurait pu avoir l’une ou l’autre de mes grand-mères. Bref, au milieu de mes camarades de classe, je n’étais pas comme eux. Et pas seulement pour cause de cousins ou de grands-parents inexistants, mais aussi pour d’autres raisons qui tenaient à mon avenir de « curé » prévu par les grandes personnes.

Et l’autre grand-mère ? Elle s’appelait Joséphine, je ne me souviens pas que maman m’en avait parlé quand j’étais petit, mais elle parlait souvent de sa propre grand-mère de Haguenau, Madeleine Materne, veuve depuis 1915 de Louis-Joseph Mayeur, chez qui elle avait passé les douze premières années de sa vie. Après son certificat d’études primaires, elle est partie à Strasbourg chez sa tante Berthe, une autre fille de sa grand-mère, que maman nous avait appris à appeler « marraine-tante » parce qu’elle avait choisi Berthe pour être ma marraine, mais en 1947, deux ans après la fin de la guerre, le déplacement de Strasbourg à Niederlauterbach, sept myriamètres[1], tenait de l’expédition. Ce fut donc Alice, la fille de nos voisins, sœur de ce Martin qui devint mon modèle, qui me porta aux fonts baptismaux.

Je me souviens de marraine-tante, même si je ne l’ai vue que deux fois dans ma vie. La première fois j’étais trop petit pour avoir des souvenirs précis. Maman m’avait emmené à Strasbourg, je devais avoir entre deux et trois ans. Elle m’a montré la cathédrale, mais mon esprit était occupé par la fatigue de la promenade à pied dans les rues du centre-ville et des chaussures qui me faisaient mal. Par contre, les petits parcours en tram sont restés dans mon esprit : j’étais debout et je regardais par la fenêtre le paysage, les rues et les grandes maisons, qui tournaient comme dans un manège. Enfin, autre nouveauté que je ne verrais à Niederlauterbach que chez notre voisine Amama, la cuisinière à gaz, dont la petite flamme bleue sifflotait doucement en vacillant, et qu’il ne fallait surtout pas toucher.

La deuxième fois que j’ai vu marraine-tante, j’avais cinq ou six ans, elle est venue nous voir avec son beau-frère Nicolas. Son mari était décédé depuis longtemps, ils n’avaient pas eu le temps d’avoir des enfants. Ils ont séjourné chez nous quelques jours. C’est la dernière fois que je l’ai vue, elle est décédée en 1956 à l’âge de 53 ans. Maman a hérité de ses meubles, qu’un déménageur a transporté de Strasbourg jusque chez nous en 1957. Comme j’étais fier de pouvoir donner un coup de main pour les petits objets, et je me sentis grandir quand l’un des ouvriers déménageurs m’a appelé « jeune homme » ! Nous étions contents de remplacer nos vieux meubles de la campagne par de vrais meubles de ville. Et dans le déménagement il y avait aussi des livres joliment illustrés, et surtout, une boîte de jeux de société, dont le fameux « Mensch ärger dich nicht », dénomination locale du jeu de petits chevaux, qui nous occupera longtemps, en famille, pendant les longues soirées d’hiver ou les dimanches de grisaille.


[1] 70 kilomètres, lu dans un document de 1842

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